7 jours sous la baguette du « HARNONCOURT 2.0 »

20 février 2020 /

Parmi les diverses occasions qui me furent offertes d’en découdre avec cette fameuse Neuvième symphonie de BEETHOVEN, celle de Saint-Pétersbourg, en ce mois de février 2020, aura indéniablement constitué un cap. Il faut dire que derrière la cité mythique en elle-même, le rendez-vous impliquait une personnalité décidément « extra-ordinaire », dans tous les sens du terme : j’ai nommé Teodor CURRENTZIS.

De CURRENTZIS, il faudrait vivre dans une grotte pour ne rien savoir, tant il s’agit là du jeune Chef dont, actuellement, tout le monde parle ! « Différent », « visionnaire », « impertinent », « charismatique » : les épithètes pleuvent à son évocation… sans qu’on soit bien sûr, à vrai dire, qu’ils lui correspondent tous vraiment ! Comme tout ce qui interpelle et bouscule, le « Phénomène » divise, en tous les cas : décrit par les uns comme le « Nouvel Immense » (Chef) de sa génération, il unit par ailleurs contre lui ceux pour qui la musique classique exige déférence et respect des traditions ; et qui voient dans l’indéniable « rock attitude » de notre homme autant d’indices suspects de narcissisme et de marginalité !

Pour ma part, tandis que je pose le pied sur le tarmac de l’Aéroport International Pulkovo, par ce matin glacial de janvier, je peux me flatter d’être resté « non-aligné » dans cette « querelle des Anciens et des Modernes ». Mon désir est bien plus de me forger ma propre religion, puisque la chance m’est donnée de travailler directement avec l’intéressé…

Le temps de prendre mon hôtel, c’est à vrai dire un homme calme et doux qui m’est présenté, dans les murs de son nouveau temple, la Maison de la Radio de Saint-Pétersbourg. Le lieu est en pleine transformation ; tout semble ici être mis en œuvre pour que le Maestro et son Ensemble MusicAeterna puissent bénéficier des meilleurs outils, à la mesure des ambitions convoitées. Un sourire curieux et bienveillant m’est adressé par le maître des lieux ; j’y devine d’emblée une forme de fragilité, au-delà de la carapace constituée par le physique athlétique du personnage.

Le temps des présentations n’aura duré qu’une poignée de secondes ; mais il m’aura suffi à ressentir une étonnante impression d’immédiate sincérité. Voila qui, décidément, est d’excellent augure…

C’est le travail commun, cependant, qui fournira, comme il se doit, l’occasion de notre vraie rencontre. Je découvre alors chez mon hôte des vertus immenses de concentration, de détermination et de lucidité. Ce qui frappe par dessus tout est sa lecture « au scalpel » de chaque page de musique. Mais aussi, sa manière unique de communiquer cette vision, les yeux dans les yeux, avec ce souci quasiment hypnotique de trouver le bon canal avec son interlocuteur.

Tel un organiste tirant sur ses différents registres alternativement, CURRENTZIS soupèse, élément par élément, les différentes composantes de l’oeuvre qu’il défend. Un chanteur est invité à pratiquer la lecture seule, bientôt complété d’un deuxième. Passera-t-on désormais au quatuor ? Non, pas encore ! C’est sur le pianiste, maintenant, que le Maestro focalise l’attention de tous, l’invitant à mettre en valeur telle ou telle flammèches de génie un temps occultée par la pyrotechnie d’ensemble. Enfin arrive le moment où, estimant les fondations de son édifice suffisamment consolidées, le Maestro se décide à faire appel aux quatre voix. Enrichie de cette « pédagogie des détails », la version qui en résulte s’avère – force est de l’admettre – déjà étonnamment inspirée…

Comme partie à cette construction, on se surprend soi-même d’y adhérer avec tant de complaisance. C’est que la méthode n’a pas grand-chose à voir avec celle pratiquée par la majorité des chefs ! Ici, les directives du « patron » sont centrales et non-négociables. Elles ont cependant pour elles d’être sincèrement habitées. Ayant vite compris que ce qui nous est offert est juste et de qualité, aucun de nous n’est tenté d’entreprendre une quelconque résistance : nous préférons nous abandonner aux consignes de notre guide, avec la certitude qu’il a une vue parfaitement claire du chemin à parcourir…

Dans ces conditions, l’union est rapidement évidente. Les sourires jaillissent. L’envie de rejoindre le Maestro dans sa lecture devient furieusement contagieuse. CURRENTZIS ayant manifestement identifié un vrai vecteur de connexion avec le compositeur – à la fois si lointain et soudain rendu si proche –, pourquoi faudrait-il proposer autre chose ? Et le faire au bénéfice de… quelle variante, d’ailleurs ?!

Ainsi solidement guidé, je redécouvre donc, une fois encore, la Neuvième. Avec plus que jamais, ce sentiment (décrit ailleurs) de l’interpréter pour la première fois !

Deux services de trois heures intensives : cette masse de labeur pourra sembler décalée en regard de la « pauvre » quinzaine de minutes exigée par notre intervention effective de solistes vocaux ! Mais c’est la loi du genre… Qui, en l’occurrence, aura permis de mettre en valeur tant de petits détails généralement oubliés ou noyés dans la masse.

Le silence revenu, et encore un peu « sonné » par les décibels, je caresse du regard les musiciens et chanteurs de MusicAeterna, qui restent électrisés, à l’évidence, par l’énergie dispensée. Dans mon esprit, se superpose alors à eux et à leur directeur l’image de Nikolaus HARNONCOURT et de son Consentus Musicus, au temps des débuts. J’y trouve cette même volonté de dépoussiérer les partitions, de révolutionner les interprétations, mais avec une profonde intelligence et en accord intime avec le compositeur dont on cherche à nous rapprocher. 

Décidément, la voilà bel et bien confirmée, cette formule déjà imaginée il y a quelques mois, alors que je découvrais mon prochain Chef sur le Net : Teodor CURRENTZIS, c’est – à bien des égards – « le Nikolaus HARNONCOURT 2.0 » ! Innovation, singularité, liberté, générosité mêlée à juste ce qu’il faut d’irrévérence : la musique classique a sans doute trouvé dans cet étonnant personnage un nouveau passeur, racé et cohérent, entre l’héritage des maîtres d’antan et la modernité que nous vivons !

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UNE VIRGINITE SANS CESSE RESTAUREE : LE CAS DE LA 9ème

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